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L’Orient LE JOUR (Beirut)

Art et Culture
May 10th, 2007
Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige exposent à la galerie CRG de New York (French)

By SYLVIANE ZEHIL

Fiction urbaine, sentiment de latence, photographe pyromane et réflexion devant les personnes disparues sont les principaux thèmes de l’intéressante exposition  signée Joanna Hadjithomas et Khalil  Joreige, ayant pour thème « Cercle de confusion », inaugurée vendredi dernier, à New York, à la galerie CRG. Accueillies avec intérêt par le public new-yorkais, les oeuvres exposées pour la première fois en solo dans cette prestigieuse galerie ont permis  de découvrir le talent exceptionnel de ces deux artistes. La maîtrise du médium utilisé, vidéo et photographies, ainsi que le message qui s’en dégage révèlent un important  parcours artistique et intellectuel.

Bien qu’encore très jeunes, Joanna Hadjithomas  et Khalil Joreige ont déjà à leur actif une panoplie d’oeuvres innovatrices, riches et personnelles. Loin des sentiers battus, les artistes embarquent le visiteur dans un voyage visuel qui fouette son mécanisme de réflexion. Car le moyen de communiquer avec lui est à la fois visuel, sonore et intellectuel. Ils se sont frayés petit à petit une place au soleil.

« Beyrouth n’existe pas »
Fiction urbaine ? « Cercle de confusion  », thème central de cette exposition, fait « référence au terme utilisé en photographie  pour exprimer la profondeur de champ », confie Khalil Joreige. C’est aussi un format particulier représenté par la dominante photo aérienne de Beyrouth, de quatre mètres par trois, prise en 1997 et composée de 3 000 petites pièces collées  sur un miroir. Chaque fragment est numéroté et porte le label « Beyrouth n’existe pas ». Le visiteur est invité à emporter  la pièce de son choix, dévoilant le miroir qui reflète son image. « En fragmentant  petit à petit la ville, emportant une pièce de l’image “Beyrouth n’existe pas”, elle nous fait exister », explique Joanna Hadjithomas. On songe aussitôt au merveilleux poème de Nadia Tuéni, intitulé  Beyrouth, « ville marchande et rose, voguant comme une flotte qui cherche à l’horizon la tendresse d’un port, elle est mille fois morte, mille fois revécue ».

Chargées de symbolisme, les oeuvres de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige relèvent du « symptomatique, une manifestation  avec des interprétations symboliques  ou métaphoriques, un rapport que nous avons avec l’image qui puisse nous ressembler. En détruisant l’image, on en crée une autre qui nous parle », affirme Khalil. La métamorphose de Wonderful Beirut en Wonder Beirut est un projet à l’état d’élaboration qui part d’images du passé pour les inclure dans le présent. Ce projet comprend « l’histoire du photographe  pyromane, les cartes postales de la guerre et les images latentes », explique Joanna. Les deux artistes ont rassemblé des cartes postales d’antan et photos d’archives  représentant un Beyrouth paisible et heureux qu’ils n’ont « pas connu », pour les métamorphoser en « incluant la guerre dans le processus historique actuel  », confie Joanna.

Installation vidéo sonore
Distracted Bullets ou balles perdues est un autre point fort de l’exposition. Cette installation « vidéo symptomatique » de quinze minutes sur fond sonore consiste en cinq vues panoramiques de Beyrouth, prises à partir d’un même point à Beit-Méry, à l’occasion d’événements marqués par des tirs de joie et feux d’artifice, sur fond sonore. Il s’agit de la fête de la Croix filmée le 13 septembre 2003 ; la réélection du président Lahoud à la présidence de la République ; la veille du jour de l’An, le 31 décembre 2004, et la libération de Samir  Geagea, chef des Forces libanaises, le 26 juillet 2005, après onze ans de prison. « Les vidéos présentées permettent d’établir  les différences topographiques de la ville et ses divisions : celles qui célèbrent joyeusement et celles qui restent silencieuses  », souligne Khalil.

L’installation « 180 secondes d’images  rémanentes » marque un autre point fort de l’exposition. « Que deviennent les corps des personnes disparues. On ne peut porter leur deuil ? » s’interroge Khalil Joreige. Loin d’être macabre, ce thème revient comme un leitmotiv. Le film récupéré après la disparition de son oncle, Alfred Kettaneh, kidnappé le 19 août 1985, dont on n’a jamais retrouvé la trace, est « tout blanc. L’image est hantée même si elle est (presque) blanche.  Cette oeuvre fait partie de collection publique d’un musée », confie Khalil Joreige.  Quant à l’installation « Images qui restent » ou « Images latentes », « c’est un grand livre avec ces planches à lire et non à voir », dit Joanna. Elle consiste en six caisses lumineuses dans une chambre noire. Chacune d’elle porte l’inscription d’un événement que les artistes ont soigneusement  noté sur leurs calepins, laissant  flotter l’imagination du visiteur.

L’avenir semble porteur pour ces jeunes  talents. Leurs oeuvres figurent déjà dans de nombreuses collections privées et publiques, dont la FNAC (Fond national d’art contemporain) et le FRAC (Fond régional d’art contemporain). « J’espère que cette première exposition plastique à New York touchera le public américain et que les institutions et les critiques leur accorderont la valeur critique qu’ils méritent  », confie Carla Chammas, une des partenaires de la galerie CRG ayant pignon  sur rue, qui représente de nombreux grands artistes aux États-Unis.